certes, ce sentiment …

certes, ce sentiment
qui m’ envahit, terrible et jaloux, c’ est vraiment
de l’ amour, il en a toute la fureur triste !
De l’ amour, -et pourtant il n’ est pas égoïste !
Ah ! Que pour ton bonheur je donnerais le mien,
quand même tu devrais n’ en savoir jamais rien,
s’ il se pouvait, parfois, que de loin, j’ entendisse
rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
-chaque regard de toi suscite une vertu
nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
à comprendre, à présent ? Voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu, mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ? …
oh ! Mais vraiment, ce soir, c’ est trop beau, c’ est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’ écoutez, moi, vous !
C’ est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
je n’ ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
qu’ à mourir maintenant ! C’ est à cause des mots
que je dis qu’ elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! Car j’ ai senti, que tu le veuilles
ou non, le tremblement adoré de ta main
descendre tout le long des branches du jasmin !

Edmond ROSTAND